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3. La Journée du Livre
A l’approche de la Journée du Livre d’Asnières, je reçois une confirmation de ma participation, avec une invitation à déjeuner à la célèbre Maison de Famille Louis Vuitton, en présence du maire et de nombreux confrères (Simone Veil, Tahar Ben Jelloun, Jacques Chancel, Jean-Pierre Coffe, Gonzague Saint-Bris, Denis Tillinac, pour ne citer que les noms les plus connus). Je confirme donc ma présence avec joie, j’aime bien fréquenter les salons du livre mais c’est la première fois que je vais me retrouver de l’autre côté de la barrière. C’est un événement historique que je dois annoncer immédiatement aux commerçants du quartier, à mes voisins et à la maîtresse de ma fille ; je fais un mailing à mes amis, je préviens mes contacts réseau et je fais des publications sur tous mes agendas électroniques. Je prépare également des prospectus en couleur à l’attention des visiteurs du salon et je remplis mon sac de stylos et de cartes de visite.
Le jour J, on a de la chance avec le temps. Il ne pleut pas, il y a même du soleil au moment où mon mari dépose à la mairie un carton plein de mes ouvrages. Certes, on m’a prévenue que les ventes dépassent rarement une trentaine d’exemplaires mais c’est toujours mieux de prévoir du stock. Après quelques errances, je trouve enfin ma place : non pas à côté des « grands », même pas dans la salle principale mais dans une autre pièce réservée aux auteurs qui pour une raison ou une autre tiennent à leur statut d’électrons libres. Ce sont tous ceux qui apportent leurs livres eux-mêmes, au lieu de confier tous les soucis logistiques au libraire partenaire. D’autre part, l’inscription « Livres vendus par l’auteur » affichée sous leurs noms les libère de la nécessité de partager leurs bénéfices avec quiconque (à part le fisc, bien entendu).
Décidément, mes voisins immédiats n’ont pas la grosse tête et semblent prêts à accueillir parmi eux une petite nouvelle. Un d’eux me prête même un petit support pour l’étalage des livres en m’apprenant que ça s’achète chez Ikea. Très bien, la prochaine fois, j’y penserai.
Je fais une balade dans la salle des mariages, presque vide à cette heure-ci, pour étudier la disposition des célébrités. Heureusement qu’il y a ce déjeuner, sinon je n’arriverais même pas à les apercevoir, tellement je suis à l’écart… Et voilà qu’en file indienne, on part pour la Maison Vuitton. Je scrute les silhouettes derrière moi mais pour l’instant je ne reconnais personne, malgré tous mes efforts de me renseigner sur Internet.
C’est un très bel immeuble Art Nouveau que je ne connaissais jusqu’à présent que de l’extérieur. Habitant ce quartier depuis quatre ans, je n’ai jamais eu l’occasion de le visiter. Et décidément, il vaut une visite. Après un petit tour guidé du musée Vuitton, le déjeuner est servi. Hélas, c’est un buffet, ce qui n’est pas très commode pour la communication quand on ne connaît personne. D’autant plus qu’on n’est pas très à l’aise pour poser des questions : car pouvez-vous être absolument sûr que votre interlocuteur du moment n’est pas le Prix Goncourt 1976 ? Bien sûr, on peut toujours se placer à côté du plus grand groupe pour écouter en opinant les discussions dont on ne comprend pas grand-chose. Et si on est démasqué en tant qu’intrus, on peut toujours prétendre qu’on ne faisait que passer…
Je discute avec quelques confrères qui me paraissent plutôt jeunes et relativement abordables. Non, ils ne sont pas des débutants, m’assurent-ils, ils ont déjà fait plusieurs salons et ont trois ou quatre livres à leur actif. Et quand je leur dis le nom de ma « maison d’édition », ils opinent avec l’air des connaisseurs. « Lahn Editions », mais bien sûr qu’ils en ont entendu parler…
Monsieur le Maire arrive avec son épouse, en saluant certains, en ignorant ostensiblement les autres. Comme d’habitude, je ne fais pas partie des heureux élus. Une grosse erreur, Monsieur le Maire, qui vous coûtera très cher. Car ces quelques parias seront bientôt parmi ceux qui feront basculer votre ville à gauche…
Ma flûte de champagne terminée, je commence cependant à reconnaître certains visages, probablement les plus médiatisés. Celui de Jean-Pierre Coffe. Ou celui de Patrick Rambaud. Pour les autres je suis moins sûre. Les photos que j’ai trouvées sur Internet étaient-elles vraiment à jour ? Ou est-ce la faute à la fumée de cigarette de plus en plus épaisse qui envahit les pièces ? Je commence à avoir mal à la tête, je suis impatiente de retrouver mon stand et accueillir mes premiers lecteurs. Ouf, ce déjeuner des écrivains était légèrement trop long et un peu casse-pieds.
De retour à la mairie, je m’installe devant ma table et j’attends. Cette année encore, le salon est un succès. Certes, la plupart des visiteurs viennent voir « les grands ». Simone Veil est vite en rupture de stock, son libraire note les noms pour la dédicace et encaisse l’argent de ceux qui recevront leur livre plus tard. Mais il y a tout de même quelques curieux qui jettent un coup d’œil dans notre salle. J’observe les stands voisins, certains sont même plutôt bien fréquentés. Ca concerne surtout les auteurs qui vendent les BD et les livres de cuisine. Peu à peu, je commence à réfléchir à une future diversification de mon assortiment.
Certains visiteurs prennent mes prospectus en silence pour disparaître aussitôt. Les autres promettent de revenir après avoir « fait le tour » et disparaissent de la même manière. Il y a aussi ceux qui s’arrêtent pour discuter, qui restent plantés là pendant une éternité – pour ne rien acheter, au bout de compte. Deux heures et demi plus tard, je n’ai pas vendu grand-chose. Je n’ai même pas vu grand-chose dans mon coin. Il paraît qu’entre temps un écrivain a reçu le prix de la ville d’Asnières et les autres ont été interviewés par Jérôme Béglé de Paris Match. Moi, j’ai été prise en photo par un photographe de la mairie, on peut donc espérer que ma présence ici ne passera pas tout à fait inaperçue.
Je décide enfin d’abandonner mon stand pour quelques minutes, histoire d’offrir mon bouquin à un confrère de la « grande salle ». J’ai appris que l’auteur Alain Voline est d’origine russe comme moi, il est même le petit-neveu de Boris Eichenbaum dont j’étudiais les textes à la fac. Ce monsieur sera sans doute content de recevoir en cadeau un livre sur la Russie.
Monsieur Voline est en effet très touché, il me parle de ses illustres ancêtres, il m’offre en retour son roman « Garden-parties » avec une longue dédicace. J’aurais bien volontiers discuté avec lui plus longtemps mais… ai-je vraiment droit de quitter mon poste ? En écourtant notre conversation, je reviens donc en courant dans la petite salle où, comme par hasard, plusieurs acheteurs se sont manifestés pendant mon absence. Ils ont dit qu’ils reviendraient tout à l’heure, assure mon voisin. Inutile de dire qu’ils ne reviennent jamais.
Le bilan de la Journée de Livre est mitigé. Trois exemplaires vendus, un offert. C’est à ce moment-là que je décide de revenir l’année prochaine avec un livre de cuisine. En espérant que Jean-Pierre Coffe sera toujours de la partie…
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